Quantique : quelles sont les promesses réelles de cette nouvelle révolution technologique ?
À l’approche du World Quantum Cannes Festival, Lionel Martellini, directeur fondateur de l’EDHEC Quantum Institute, et Charles Antoine, physicien à Sorbonne Université, décryptent les promesses réelles des technologies quantiques. Et soulignent la carte que la Côte d’Azur et Sophia Antipolis ont à jouer. Passionnant.
Entre promesses mirobolantes et dures réalités que peut-on attendre de la révolution quantique qui se profile depuis bien des années déjà ? Encore vingt ans ? Pas vraiment, répondent Lionel Martellini et Charles Antoine, qui donneront le 17 novembre au Palais des Festivals de Cannes une conférence grand public intitulée “Le quantique ou la richesse du possible. Des mystères du réel aux technologies de demain”. Mais pas tout à fait demain non plus. “Le quantique est une révolution par son potentiel de rupture, mais pas encore par ses usages ni par son calendrier”, résume Charles Antoine, maître de conférences à Sorbonne Université et ambassadeur du CNRS pour la médiation scientifique. Une nuance que partage Lionel Martellini : l’industrialisation des technologies quantiques est bien engagée, mais la révolution économique reste “largement devant nous”. Décryptage avec ces deux spécialistes. (Photo DR : Lionel Martellini -à gauche- et Charles Antoine).
Les deux révolutions quantiques
Pour s’y retrouver, il faut distinguer deux révolutions quantiques. La première, au XXe siècle, a donné le laser, le nucléaire, l’électronique ou l’IRM en maîtrisant des effets quantiques collectifs. La seconde, en cours depuis trente à quarante ans, consiste à manipuler ces effets à l’échelle individuelle, en exploitant les principes les plus déroutants de la physique quantique, la superposition et l’intrication. “La nature a choisi, dans ce qu’elle a de plus mystérieux, ce qu’il y a de plus fécond”, s’amuse Lionel Martellini.
Trois familles de technologies en découlent, à des degrés de maturité très différents : les capteurs, déjà commercialisés et promis à dominer certaines applications d’ici dix à vingt ans, notamment pour se géolocaliser sans GPS ; les communications ultra-sécurisées ; et enfin l’ordinateur quantique, le plus médiatique mais “l’arbre qui cache la forêt”, puisqu’il sera le dernier à arriver à maturité. Dans tous les cas, insistent-ils, ces technologies s’ajouteront aux technologies classiques sans les remplacer.
L'urgence de la cryptographie "post-quantique"
L’urgence, elle, est ailleurs : dans la cryptographie dite post-quantique. Les méthodes de chiffrement utilisées depuis les années 1970 pour protéger les échanges militaires, diplomatiques, médicaux ou économiques sont, par nature, vulnérables aux futurs ordinateurs quantiques. Or tous les États collectent déjà des données chiffrées dans l’espoir de les décrypter plus tard. “Imaginez que l’on puisse mettre sur la table tout ce qui a été échangé aujourd’hui sur l’Ukraine ou l’Iran, même dans vingt ans, ce serait une catastrophe”, avertit Charles Antoine.
Si les standards existent depuis 2024, la migration des archives prendra des années, et l’administration américaine vise 2030 pour les données sensibles. Un défi faisable pour les grands groupes, beaucoup plus lourd pour les acteurs de taille moyenne.
IA et quantique : deux technologies complémentaires
Quant aux liens avec l’intelligence artificielle, ils fonctionnent aujourd’hui surtout dans un sens : c’est l’IA qui aide le quantique, pour concevoir les processeurs, réduire le bruit ou écrire les algorithmes, au point qu’il n’est plus nécessaire d’avoir un doctorat en physique pour programmer une machine quantique. Les deux technologies sont complémentaires : l’IA excelle sur d’énormes volumes de données déstructurées, le calcul quantique sur des problèmes complexes à partir de peu de données bien structurées.
L’avenir sera donc hybride, avec 80 à 95 % des calculs effectués de manière classique et un basculement vers le quantique pour des tâches très précises, en finance, en logistique, en chimie ou pour la conception de médicaments. Et l’IA pourrait bien accélérer l’histoire. “On n’est pas à l’abri d’une bonne ou d’une mauvaise surprise où l’IA fait faire un saut et raccourcit les horizons”, prévient Lionel Martellini.
L’EDHEC Quantum Institute cible la finance
C’est précisément pour faire le pont entre les fabricants de technologies et le monde économique, aujourd’hui “plutôt désemparé que prêt à s’en emparer”, qu’a été créé l’EDHEC Quantum Institute. Les constructeurs d’ordinateurs quantiques ciblent tous la finance, cliente naturelle, mais manquent d’expertise métier. “Il ne faut pas que le quantique soit une solution désespérément à la recherche d’un problème”, insiste son directeur, qui a consacré trente ans à la finance.
Charles Antoine pointe pour sa part un travers français, le “syndrome du bon élève”, qui consiste à croire que la meilleure technologie se vendra d’elle-même, quand les Anglo-Saxons cherchent d’abord l’utilité et le marché.
Les atouts "quantiques" de la Côte d'Azur
Dans cette compétition devenue géostratégique, la Côte d’Azur a des atouts. Charles Antoine distingue trois types d’acteurs : ceux qui fabriquent du quantique, ceux qui fournissent la chaîne d’approvisionnement (électronique de contrôle, photonique, cybersécurité, logiciels) et ceux qui l’utilisent. La région est bien représentée sur les deux premiers, avec Thales Alenia Space à Cannes, STMicroelectronics, NXP ou Orange à Sophia Antipolis, Exail pour les capteurs côté varois, ainsi que des laboratoires très avancés dans la distribution de clés quantiques par fibre optique entre Nice, Sophia et Grasse, ou les communications sol-espace sur le plateau de Calern.
Sophia Antipolis accueille aussi le siège de l’ETSI, l’organisme européen de normalisation des télécoms, qui vient d’ouvrir un groupe de travail sur les technologies quantiques, rejoint par l’EDHEC Quantum Institute aux côtés d’Eurecom, avec qui l’Institut mène des recherches en communication quantique. “Au niveau scientifique, la Côte d’Azur a tout. Au niveau industriel, c’est plus sur les communications, mais elle a vraiment une carte à jouer”, conclut Charles Antoine.
Une conférence grand public au Palais des Festivals
Organisée par l’EDHEC Quantum Institute en partenariat avec la Ville de Cannes, le Palais des Festivals et le Département des Alpes-Maritimes, la conférence se tiendra le mardi 17 novembre de 18h30 à 20 heures, en salle de conférence 1 du Palais des Festivals. Gratuite et sans prérequis scientifique, elle est ouverte à tous dans la limite des places disponibles. Elle s’inscrit dans la première édition du World Quantum Cannes Festival, les 17 et 18 novembre, co-organisé par Université Côte d’Azur en lien avec la CCI Nice Côte d’Azur, qui réunira chercheurs, industriels, investisseurs et décideurs autour des applications concrètes du quantique.