Comment Cannes a mis sa mairie à l’heure de l’Intelligence Artificielle
Un précieux retour d’expérience d’une ville où plus aucune direction ne travaille sans outil d’intelligence artificielle. A la Bastide Rouge, la Ville de Cannes a détaillé deux ans de déploiement de l’IA dans ses services. Gouvernance au plus haut niveau, pragmatisme dans le choix des usages et accompagnement massif des agents : une démarche doublement primée, qui assume aussi ses limites.
Les promesses de l’IA ne manquent pas, mais les retours d’expérience à l’échelle d’une collectivité restent rares. C’est ce qui a attiré une belle affluence, mardi 6 octobre au campus Georges Méliès de Cannes Bastide Rouge, pour la soirée organisée par le Club Secteur Public de la DFCG Côte d’Azur, en partenariat avec La Banque Postale, le HubIA Finance de l’Institut EuropIA et Cannes Bastide Rouge. Après une introduction de Marco Landi, président de l’Institut EuropIA, Karin Topin-Condomitti, directrice générale des services de la Ville de Cannes, entourée d’Angélique Sunsero, DGA ressources et optimisation, de Catherine Gibert, directrice du contrôle de gestion, et de Thierry Bono, pilote de la démarche IA, a ouvert les coulisses d’un déploiement récompensé par le Territoria d’Or 2025 et le Prix de la Relation citoyen 2026. (Photo DR : la mairie de Cannes).
Transformer l’organisation municipale avec l’IA, en partant des processus
Tout part d’une commande du maire, David Lisnard, fin 2023 : transformer l’organisation municipale avec l’IA, en partant des processus et non des outils. Au printemps 2024, les besoins des directions sont recensés et douze cas d’usage retenus. Une équipe projet réunissant la DGS, les DGA du numérique et des ressources, la DRH, la DSI, le pilote de la démarche et un ingénieur IA se réunit chaque semaine depuis 2024.
La démarche repose sur trois piliers : une gouvernance claire associant les quarante directeurs, un pragmatisme revendiqué dans le choix d’outils matures, et un accompagnement massif, avec une première communauté de 200 utilisateurs, 1 300 agents acculturés fin 2025, un plan de formation triennal, des webinaires hebdomadaires, des “cafés IA” entre agents et une conférence managériale consacrée à l’esprit critique. La Ville s’est aussi dotée d’un code de bonnes pratiques et d’une charte éthique, et a choisi de travailler avec des éditeurs français.
Des outils d’IA générative sont présents dans toutes les directions
Résultat : depuis fin 2025, des outils d’IA générative sont présents dans toutes les directions. La plateforme Prisme AI, avec son agent conversationnel interne “ChatIA Cannes”, compte près de 700 comptes ; l’outil MA-IA accompagne une centaine d’utilisateurs dans les marchés publics, Leexi assure la retranscription des réunions pour 230 agents, tandis que Doctrine et GouvernAI équipent les juristes. Sur le terrain, Vialytics a analysé 175 km de voirie et 8 000 panneaux de signalisation, Greehill construit le jumeau numérique de 15 000 arbres et Cortexia optimise les tournées de propreté urbaine. Au total, 27 assistants IA sont recensés, dont 16 déjà disponibles, du courrier de réponse aux usagers à l’analyse des heures supplémentaires ou à la génération des procès-verbaux des conseils municipaux.
Des points de vigilance à assurer
La fonction financière n’est pas en reste, comme l’a montré Catherine Gibert. Pour la deuxième année, l’IA produit les fiches d’analyse des rapports annuels des délégataires de service public, grâce à des assistants dédiés à chaque type de délégation. Le processus a été inversé : c’est désormais le contrôle de gestion qui génère les fiches avant de les soumettre aux services, avec à la clé une rédaction harmonisée, des échanges recentrés sur le fond et du temps libéré pour les contrôles sur pièces et sur place.
La Ville ne cache pas les points de vigilance : contrôle humain obligatoire, attention particulière aux chiffres calculés par l’IA, même si les erreurs sont en nette diminution, et limites actuelles des outils pour produire des documents très structurés comme les tableaux de bord mensuels du maire et de la DGS. D’où le lancement d’un projet de gouvernance de la donnée et de référentiels de données qualifiés, une condition d’usages fiables et sécurisés.
Les enseignements à tirer
Animateur de la soirée, Alexandre Ozararat, directeur du HubIA Finance, en retient plusieurs enseignements : une gouvernance qui aligne volonté politique et pilotage administratif, présentée comme “le cœur du réacteur” ; une IA déployée là où elle est utile, pas partout ; et un rappel constant, selon lequel l’IA aide mais l’humain contrôle. Il souligne aussi des gains très concrets, comme la synthèse du rapport annuel d’un délégataire ramenée de trois jours à quatre heures, ou les quelque 1 000 procédures de marchés publics traitées chaque année avec l’appui de l’IA, qui ont fait de la direction des achats un moteur de la démarche.
Une "collectivité augmentée" à l'horizon 2027
Cannes ne compte pas s’arrêter là. Après les phases d’expérimentation, d’acculturation puis de généralisation, la Ville entend désormais piloter l’adoption et spécialiser les outils, avec des assistants propres à chaque direction et des projets de services à cinq ans intégrant l’IA. Les ressources humaines sont au cœur de cette transformation, avec une démarche de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences pour anticiper l’évolution des métiers, les mobilités et les reconversions. Horizon affiché pour 2027 : une collectivité “augmentée “, où tous les agents seraient assistés au quotidien, tous les courriers et actes pré-produits par l’IA et tous les marchés instruits avec son aide.