IAdate à Grasse : l'intelligence artificielle au coeur de la création olfactive
Sur le thème “Arômes et Parfums : l'IA au service de la création”, l’IAdate, organisé hier dans la capitale mondiale des parfums, a montré comment l’Intelligence Artificielle s’était installée dans les métiers traditionnels de la parfumerie et a été adoptée comme un accélérateur qui libère du temps pour la création et révèle des informations jusque-là inaccessibles
L'intelligence artificielle a investi aussi le secteur des parfums et des arômes, où elle ouvre de nouvelles perspectives en matière de formulation, de recherche et de création. Un premier IADate sur ce thème, il y a un peu plus de trois ans, avait déjà montré les potentialités. Mais depuis, l’Intelligence Artificielle a fait son chemin dans ce domaine de l’olfactif où la sensibilité de chacun, le volet émotionnel jouent un rôle primordial. C'est ce qu'a illustré la table ronde “Arômes et Parfums : l'IA au service de la création”, organisée hier au Palais des Congrès de Grasse avec des experts de l’Université Côte d'Azur, de Robertet et de Perfumist, rendez-vous qui a fait une nouvelle fois salle comble. (Photo WTM : de gauche à droite, Jérémy Carles, Guillaume Castel, Frédérik Besson et Sylvain Antoniotti).
Perfumist, le "tinder" des parfums
Les quatre intervenants ont bien montré qu’il n’y avait pas d’effet de mode : les outils d'IA trouvent désormais des applications très concrètes, de la chimie durable au développement de nouvelles expériences sensorielles. Fondateur de l'application grassoise Perfumist, du “made in Grasse”, Frédérick Besson a présenté son outil comme une aide au choix de fragrances, choix axé sur l'attraction. Un “tinder” des parfums. Son application est aujourd'hui utilisée par plusieurs millions de personnes dans le monde (deux cents pays et cinquante langues).
Le fondateur de Perfumist revendique une indépendance totale vis-à-vis de la donnée : “ça n'a pas été scrappé sur un site américain”, a-t-il insisté, rappelant que son application reste gratuite et sans publicité pour le consommateur. Il a aussi souligné l'explosion du nombre de références sur le marché, avec plus de six mille nouvelles fragrances lancées l'an dernier, soit trente fois plus qu'il y a vingt ans. Cette profusion rend l'orientation du consommateur de plus en plus complexe et justifie, selon lui, le rôle d'outils d'aide à la décision : “aujourd'hui, tout le monde est perdu”, a-t-il résumé. L’IA permet de se retrouver.
NaturIA : le "champ digital" de Robertet pour la culture de data
Côté industrie, Robertet a présenté NaturIA, son IA générative développée en interne pour accompagner les métiers de création. Jérémy Carles, directeur de l'innovation, a reconnu que l'accueil en interne n'avait pas été immédiatement enthousiaste, avant d'expliquer comment l'outil a été pensé pour valoriser le savoir-faire des parfumeurs, aromaticiens et évaluateurs plutôt que pour s'y substituer : “en aucun cas l'IA n’est là pour remplacer, elle est là pour accompagner”, a-t-il affirmé. Il a comparé la démarche à celle de la maison vis-à-vis des matières premières naturelles, expliquant que “la data, c'est l'ingrédient” et que Naturia fonctionne comme un véritable “champ digital où on fait de la culture de data”. L'outil s'appuie aujourd'hui sur près de 42. 000 formules et plus de 4.700 ingrédients, analysés à travers des attributs techniques et plus subjectifs (couleurs, environnements, ressentis).
Directeur des systèmes d'information du groupe, Guillaume Castel, a détaillé quant à lui la dimension structurelle de ce projet, né d'une transformation digitale engagée depuis deux à trois ans chez Robertet. Il a insisté sur la nécessité d'avoir construit au préalable une gouvernance et une qualité des données avant de pouvoir y adosser des algorithmes d'IA, résumant cette dépendance par une formule imagée : “pas de data, pas de chocolat”. Il a également souligné que l'enjeu principal n'était pas seulement technique mais culturel, expliquant qu'il fallait avant tout désamorcer la crainte d'un remplacement des métiers : “le réflexe par rapport à l'IA, c'est : ça va remplacer mon job demain”, a-t-il noté, avant de préciser que cette approche avait au contraire permis de construire une véritable adhésion en interne.
L'IA transforme la recherche sur les mécanismes moléculaires de l'olfaction
Sur le plan scientifique, Sylvain Antoniotti, directeur du 2IP (Institut d'Innovation et de Partenariats Arômes Parfums) à Grasse pour le CNRS et Université Côte d'Azur, a ajouté la touche scientifique. Il a montré comment l'IA transforme la recherche sur les mécanismes moléculaires de l'olfaction. Revenant sur des décennies de travaux empiriques puis de chimie quantique pour tenter de relier la structure d'une molécule à son odeur, il a expliqué que l'arrivée d'outils comme AlphaFold a changé la donne : “en cinq minutes, on peut déterminer la structure d'une protéine”, a-t-il rappelé, ouvrant la voie à un criblage rapide de nouvelles molécules odorantes. Il a ajouté que l'IA permet aussi de repérer des schémas invisibles à l'œil humain dans de grandes masses de données, notamment pour interpréter des “signaux faibles”, avec des applications qui dépassent la parfumerie jusqu'au diagnostic médical.
À travers ces différentes interventions se dessine une même ligne directrice pour l'évolution des métiers de la parfumerie : l'IA n'est pas présentée comme un substitut au geste créatif ou à l'expertise olfactive, mais comme un accélérateur qui libère du temps pour la création et révèle des informations jusque-là inaccessibles. Du data scientist aux équipes de formulation, en passant par les chercheurs, l'enjeu commun reste la qualité et la maîtrise de la donnée, érigée par l'ensemble des intervenants en condition de réussite de cette transformation profonde de l'industrie grassoise.
